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3 juin 2011 5 03 /06 /juin /2011 07:23

Suite à la surdité intellectuelle de la mairie de Montreuil face à ma demande d'accessibilité minimum du centre aéré où Vincent doit passer une grande partie des vacances scolaires,  Didier Donstetter,  Psychologue du Ssefis Laurent Clerc m'a honoré de ce courrier que je partage tant je le trouve pertinent, même si Vincent ne porte jamais ses appareils au centre aéré !

 

 

 

"Chère Madame Vella,

 

J’ai bien reçu votre courrier dans lequel vous me faites part des difficultés rencontrées par votre fils Vincent dans le cadre du centre de loisirs, difficultés d’autant plus préoccupantes que cela compromet votre mode de garde pour cet été. Évidemment le plus important est ce que vit Vincent.

Ce qui est intéressant c’est cette comparaison de votre fils avec des non-francophones ! Quel progrès depuis ces dernières années puisque cette façon de voir  indique qu’il s’agit d’une question de langue ce qui est tout à fait exact. Heureusement que le temps de l’exclusion systématique pour cause d’infériorité, intellectuelle par exemple, est révolu.

C’est vrai que Vincent n’est pas dans la même langue que les autres enfants mais par contre il convient de préciser le propos et d’aller jusqu’au bout de la logique : le problème n’est pas que Vincent ne soit pas francophone ou anglophone ou hispanophone etc.

Le problème n’est pas qu’il ne soit pas « franco », il est français de culture française, de langue française etc.

La question est bien plutôt, si vous me passer l’expression, qu’il n’est pas « phone ». Tous les autres partagent au moins cela que le monde sonore est pour eux signifiant. C’est tellement évident que l’on n’en a plus conscience, or, cela ne va pas de soi.

C’est cela bien-sûr la question, question peu connue et difficile à appréhender par le grand public pour la bonne raison que la surdité est invisible comme disait le sociologue Bernard Mottez.

Un enfant sourd tout seul cela ne se voit pas parce qu’il se fond dans la masse, passe inaperçu. Rien ne le distingue des autres si ce n’est éventuellement une prothèse auditive à condition qu’il en porte une de manière visible et qu’on ne la prenne pas pour une oreillette de téléphone !

Parmi les autres enfants, un observateur adulte ne pourra le distinguer qu’au bout d’un moment.

Un enfant qui est sourd, surtout dans le brouhaha général des groupes enfantins ou sa prothèse lui compliquera l’existence,  se calquera sur le comportement de ses camarades qu’il suivra avec un décalage imperceptible au début.

Pour cela il regardera ce qui se passe avec ses yeux et tentera de faire comme les autres.

C’est un travail bien difficile qui demande des efforts qui coupent l’enfant de l’ambiance générale et finissent par l’isoler.

Pourquoi ? Parce que concentré de manière focale sur quelque chose il ne peut regarder partout !

Grace à notre audition nous pouvons être attentifs à quelque chose que l’on ne regarde pas : quelqu’un qui parle à côté, les bruits et tout ce qui se passe dans le champ auditif qui est de 3600.  Le champ visuel lui est au mieux à 1800 c'est-à-dire la moitié ! Pour ceux qui y parviennent.

Dans ce contexte de groupe bruyant Vincent, par exemple ne se retournera pas forcément si on l’appelle de côté ou par derrière.

Au début, cela semble facile car il suffit de se fier à la tête de l’interlocuteur : s’il a l’air content ou mécontent. Après, les choses se compliquent parce qu’il faut aussi essayer de comprendre ce qui se passe un peu plus précisément. Mais comment faire ? Comment interroger, poser des questions, demander des précisions ? Dès que la moindre chose se produit très vite l’enfant n’est plus « dans le coup ». Alors il sourit gentiment à son interlocuteur médusé.

Tout un tas de petites différences qui lasseront vite l’entourage entendant qui très vite réduit son message en direction de l’enfant qui est sourd.

Le deuxième élément c’est que, de ce fait, l’interlocuteur entendant se trouve lui-même en situation de handicap (parce qu’il est perdu et ne sait pas comment faire pour se faire comprendre ni pour être sûr qu’il a été bien compris). Cela c’est que chose de difficile à vivre parce que les rôles se trouvent inversés.

La langue, ce n’est pas qu’un moyen technique, des codes qu’il suffirait d’apprendre comme un perroquet ou une machine, la langue, c’est le (un des) propre de l’homme avec le rire, la folie etc. Le génie humain parle, c’est comme ça, il parle tellement que quand il se trouve empêcher de le faire avec sa bouche il le fait avec ses mains.

 Les coordinations des mains et des doigts valent bien celles des muscles du larynx et des cordes vocales : dans les deux cas elles produisent une langue articulée.

Rien ne peut remplacer la langue des signes, c’est le seul moyen pour un enfant sourd profond, comme l’est Vincent, de partager le sens avec les autres car le son ne le lui permet pas.

Comme vous le savez les fréquences utilisée par les sons de la langue française, comme de toutes les langues humaines au monde sans exception !) se trouvent toutes dans la même zone que l’on appelle la zone conversationnelle, surtout les 1000hZ et 2000hZ là où Vincent est le plus sourd !

Et bien je vais vous donnez un exemple de ce qu’il entend.

Pour bien comprendre il faut prononcer à haute voix :

O   OUL MOU ON MO MOUR? Eh bien quand Vincent « entend »  cela il est sensé comprendre : « qu’est-ce qu’il vient de dire ? »

C’est en effet ce que donne cette phrase pour quelqu’un qui ne dispose que des fréquences graves ! Difficile de s’imaginer cela !

Je sais bien que Vincent porte une prothèse qui amplifie le son, cela fait simplement qu’il entend plus fort quelque chose qu’il ne peut pas comprendre naturellement. 

Alors la lassitude vient vite et il arrive que cela débouche sur de la violence envers cet enfant qui a l’air pareil et qui est si différent, étranger parmi les siensdisait B. mottez. Cela arrive très souvent « banalement » au quotidien. Bien plus souvent que l’on ne pense et bien sûr ce ne sont pas les enfants concernés qui viennent se plaindre. Comment le pourraient-ils ? si ce n’est en L.S.F. Alors ils souffrent.

Le seul moyen de partager du sens c’est d’utiliser la langue des signes. Cela est reconnu par voie réglementaire, dans la Loi du 11 février 2005 :  

« Art. L. 112-2-2 du code de l’éducation - Dans l'éducation et le parcours scolaire des jeunes sourds, la liberté de choix entre une communication bilingue, langue des signes et langue française, et une communication en langue française est de droit. Un décret en Conseil

d'Etat fixe, d'une part, les conditions d'exercice de ce choix pour les jeunes sourds et leurs familles, d'autre part, les dispositions à prendre par les établissements et services où est assurée l'éducation des jeunes sourds pour garantir l'application de ce choix. »

 

Mais comme on sait la réglementation n’est qu’un élément, il y a derrière des tas de questions dont celle de l’argent évidemment, mais aussi celle de l’échange et du dialogue qui aide souvent à faire avancer les choses.

 

Ne doutez-pas que je reste à votre disposition et que, si vous le souhaitez et que cela est envisageable, je peux développer ce propos de vive voix.

 

C’est pourquoi c’est bien volontiers que j’ai rédigé ce courrier à votre intention dans l’espoir d’être utile à mieux faire comprendre la situation de Vincent. À vrai dire, sans le savoir, vous m’avez replongé des années en arrière et c’est pourquoi je joins à cette lettre une autre lettre, qui parlait déjà de notre sujet d’aujourd’hui, avec, j’en suis certain, l’autorisation de son auteur.

 

 

Avec mes meilleures Salutations.

 

 

 

 

 

 

                                               Didier Donstetter

 

 

 

A propos de la Langue des Signes[1]          

 

"Les membres de 2LPE reçus au Ministère de la Santé (Coup d'oeil n° 24, § 3) se sont vus demandé pour appuyer leur dossier d'y joindre l'avis de quelques personnes faisant autorité dans le monde médical ou ailleurs.  Sollicitée, Madame le Docteur Françoise DOLTO, psychanalyste, a écrit sur le champ le texte ci-dessous que chacun pourra méditer.  Nous la remercions en effet de nous autoriser à le rendre public.  On en conviendra, il eut été dommage que seuls puissent en bénéficier les quelques fonctionnaires privilégiés auxquels il était destiné et ceux qui en cela servirent de messager".

Le problème majeur des enfants sourds nés de parents entendants, ou d'enfants devenus sourds très précocement avant l'âge de la motricité socialisée au milieu d'enfants et d'adultes ailleurs qu'en famille, ce problème majeur, c'est que la fonction symbolique continuellement en activité chez l'être humain à l'état de veille, n'a pas d'éléments sémiotiques pour s'alimenter.

L'enfant sourd est plus qu'aucun autre dépendant du corps à corps à sa mère et exclu des échanges signifiables concernant les pensées, les sentiments, les sensations internes, et tout ce qui, au delà du temps et de l'espace actuel relie les êtres pensants et parlants que sont les hommes.

Le langage gestuel, appelé la Langue des Signes avec ses codifications discriminatives est le seul accès que peut avoir l'enfant sourd à la symbolisation utilisable dans ses relations, à partir de sa relation privilégiée à sa mère, à son père et à ses familiers.

Elle est l'indispensable préparation au langage parlé et écrit qui pourra être enseigné après 3 ans au plus tôt;  mais il est "inhumain" au sens propre, au sens d'animalisant, de laisser un enfant n'utiliser que des signaux pour se faire comprendre, signaux qui s'arrêtent d'avoir sens dès que l'objet signifié par signal décodé par l'autre est suffisamment clair pour que l'enfant obtienne ou non ce qu'il voulait exprimer par ce signal.

La Langue des Signes est tout autre :

- elle alimente et suscite la fonction symbolique, elle permet à l'enfant de communiquer avec tous ceux qui ont connaissance des rudiments de cette langue, et encore plus avec ceux qui la parlent parfaitement.

Elle enrichit chez les entendants qui l'apprennent leur propre intelligence de toutes leurs relations à eux-mêmes et aux autres.  Un peu comme le font l'apprentissage du dessin, de la danse, de la musique instrumentale.  Un supplément symbolique de moyens d'expression, un supplément symbolique de réceptivité et d'expressivité dans nos relations aux autres.

Il est vrai que l'apprentissage du langage oral et écrit apporte aux sourds le moyen de communiquer avec tous les entendants;  mais si, dès la petite enfance, l'enfant n'a que ce repérage flou du sens par les mouvements des lèvres de mère et père pour recevoir d'eux des messages, il est d'une part soumis à l'inflation, la survalorisation du masque dans le visage, et de la bouche dans ce visage, d'autre part, les mains spécifiques de l'intelligence humaine ne peuvent prendre part à la communication "symbolique" à distance de l'immédiateté de la sensori-motricité palpante et industrieuse.  Parler par l'intermédiaire des choses n'est pas la même  chose que - par un code gestuel - parler d'elles, les signifier, et partager avec autrui les articulations de la vie imaginaire dont le dire concernant le monde des choses, à distance d'elles, permet d'enrichir  par métaphores et métonymies, l'intelligence du monde et des êtres qui nous entourent.

La Langue des Signes dûment codée et enseignée aux parents des enfants sourds, en même temps qu'à lui, dès le berceau est le garant de l'assurance et de la sécurité de l'enfant dans son identité, le garant de sa puissance émettrice et réceptrice de langage;  c'est la vitalité entretenue avec et pour les autres de sa fonction symbolique et de sa fonction imaginaire tissée à elle;  c'est le tremplin de l'apprentissage du langage oral et la meilleure des préventions contre la névrose de dépendance à la mère et aux familiers (qui peut aller jusqu'à un ressenti fusionnel à eux constamment menacé par le monde qui fait des sourds des ségrégués, des retardés affectifs, des persécutés latents parfois toute la vie).

Le chevauchement, un temps médiateur plus ou moins long, de la langue des signes avec l'apprentissage de la langue orale puis écrite avec sa grammaire différente[2], est ensuite la période préscolaire et scolaire.  Celle-ci n'est plus alors traumatique avec les replis sur soi et la violence des corps à corps qui sont le lot des enfants en âge de profiter des enseignements spécialisés.

Voici à mon avis tout ce qui plaide pour l'apprentissage précoce de la langue des signes et aussi pour la conservation de cette langue pour les sourds alors qu'ils sont initiés à la compréhension et à l'émission de la langue orale, laquelle les introduit à la culture par l'écriture et la lecture de la langue orale.

  Je pense aussi que cette deuxième langue, la langue des signes, enseignée aux enfants entendants, serait pour beaucoup d'enfants psittaciques et dont le langage verbal pauvre ne s'articule plus à la richesse de leur vie imaginative inconsciente, je pense que l'apprentissage de cette deuxième langue aux enfants d'âge scolaire servirait à beaucoup et permettrait aux enfants sourds et entendants de trouver dans leur fréquentation un enrichissement réciproque.

C'est avec plaisir, chère Madame MARTENOT que j'ai rédigé ces quelques pages, en espérant que mon témoignage soutiendra votre démarche auprès des instances officielles.

F. DOLTO

3 Mars 1981

 

 



[1] Lettre  de F. DOLTO à D. MARTENOT parue dans Coup d'Oeil n° 27, Mars-Avril 1981, p. 1-3;  également parue dans Rééducation Orthophonique, Vol. 19, juin 1981, n° 119, p. 263-265.

[2] Note de la p.13- sa grammaire différente

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Published by catherine Vella - dans notre histoire
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commentaires

search here 05/01/2015 09:48

Nice one. Why would this be such a major concern? This is just a phase. It is important to remain calm under these circumstances. Do not panic. Assess the situation wisely. Nobody can handle the situation better than you.